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Q060 – A quoi sert le design fiction ?

Quoi de plus pertinent que des experts en design fiction pour nous parler de ce sujet! Le Coup d’Après est un collectif de design fiction regroupant designers, experts et créatifs. Il propose d’explorer les imaginaires des futurs par des expériences immersives et aide ainsi les organisations à façonner le leur. Mais laissons donc maintenant la parole à  Pamela Bellier, Noémie Aubron, Matthieu Gioani et Romain Fenouil!

Installez-vous confortablement dans votre siège, et fermez les yeux. Nous sommes en 2030. A quoi ressemble le monde qui vous entoure ? Y voyez-vous des voitures volantes ? Un revenu universel versé par Amazon ? Un potager familial alimenté par votre citerne individuelle ? Des robots qui ont pris la place des femmes et des hommes au travail ?

Nous avons tou·te·s nos propres croyances quant aux futurs, liées à notre système de valeur et à notre histoire. Pour certain·e·s, la réflexion autour du futur peut même être extrêmement compliquée, tant le nombre de variables à prendre en compte ou le niveau d’incertitude peut paralyser la pensée. Pour d’autres, la vision qu’ils ou elles ont du futur est tellement claire et réaliste qu’elle en devient dominatrice, instaurant ainsi un récit unique sur ce qui nous attend demain en tant qu’Humanité.

Prédire le futur est un rêve inaccessible ! En effet, le niveau d’incertitude et de complexité auquel nous sommes confronté·e·s, en tant que société, est manifeste. Pour apaiser l’angoisse de ces incertitudes, nos imaginaires ne peuvent s’empêcher d’anticiper, de spéculer, de conjecturer en malaxant les flux d’informations dans lesquels nous vivons et les visions du futur que ce flux charie. 

Il devient donc urgent de s’extraire des visions futuristes dominantes et conservatrices, pour proposer d’autres futurs, alternatifs, désirables et basés sur d’autres paradigmes que ceux qui prévalent actuellement. En effet, projeter un futur c’est relativiser nos cadres de pensée, en piochant dans les temps longs du passé, et dans les diversités humaines et culturelles. C’est aussi imaginer un temps long pour mieux construire les premiers petits pas.

Il devient donc urgent […] proposer d’autres futurs, alternatifs, désirables et basés sur d’autres paradigmes que ceux qui prévalent actuellement

Comment proposer de nouveaux futurs ? Le design fiction est une piste…

Le design fiction est une démarche qui crée un espace de dialogue et d’interactions autour de futurs possibles. Provocateurs, désirables, repoussoirs… ces futurs se matérialisent grâce à des artefacts (objets, services, lieux…) et leur mise en contexte sur tout le spectre du futur entre l’utopie et la dystopie.

C’est une démarche intentionnelle : par le fait de rendre ‘réel’ quelque chose, le public se saisit du futur véhiculé par cet artefact, pour réagir et se projeter dans une nouvelle réalité. Puisant dans les approches narratives et de design, le design fiction offre au public une expérience immersive, qui permet la prise de hauteur, et le pas de côté.

Porter un nouveau regard sur le présent

Le design fiction nécessite une phase d’observation du présent, pour y capter les petits indices d’un futur possible. En connectant certains de ces indices entre eux, alors qu’ils n’avaient a priori aucune raison de se rejoindre, on peut imaginer un nouveau monde à travers un service, un produit, un usage, une situation, une conversation qui prend vie dans ce nouveau référentiel.

Ces indices, ce sont les signaux faibles : les communautés émergentes ou les comportements étranges, un nouveau mot utilisé, un nouvel usage d’un outil, que l’on complète de rapports de prospective ou encore d’avis d’experts. C’est finalement la combinaison d’informations analytiques et d’objets de curiosité, qui peut nous permettre d’ouvrir la porte d’un système de valeur différent de celui dans lequel on évolue en tant qu’individu ou en tant que société, et qui semble probable au regard des analyses recueillies.

Ce processus d’ouverture est commun à une démarche prospective plus classique. Le design fiction s’autorise toutefois à prendre le large par rapport aux seuls éléments de probabilité, pour se montrer davantage intuitif. On réapprend à devenir sensible à l’étrange, qui est un signal faible précieux, tout en étant curieux des paradoxes humains, grands invariants de notre nature profonde.

Et on peut alors commencer à se poser la question “Et si…”

  • Et si, demain, savoir immerger dans des futurs possibles devenait une compétence managériale clé ?
  • Et si, demain, la stratégie devenait aussi un exercice créatif de vision des futurs ?
  • Et si, demain, il existait un Conseil des générations futures dans chaque ville ?
  • Et si, demain, on enseignait aux enfants à l’école la capacité de se projeter dans les futurs pour mieux décider ?

Expérimenter le futur via un prototype, c’est un peu comme regarder un futur possible sur grand écran.

S’immerger dans le futur pour ouvrir les imaginaires

Cette compréhension du présent et des indices que le futur y a laissés, permet à la fois de proposer un futur possible, mais aussi un futur qui interpelle, en prenant en compte les systèmes de valeur dominants, pour susciter a minima le questionnement, voire l’adhésion ou le rejet. C’est là que la créativité vient à la rescousse de l’intuition, pour donner vie à une expérience du futur.

Expérimenter le futur via un prototype, c’est un peu comme regarder un futur possible sur grand écran. S’il est bien conçu et qu’on plonge dedans, il doit donner envie d’en connaître tous les détails : les logiques qui sous-tendent le scénario, pour peut-être en garder quelques concepts clés que l’on trouve suffisamment probables et désirables pour se les approprier. A contrario, ce futur possible doit aussi permettre d’affirmer des convictions, en donnant envie d’en extraire les concepts-clé auxquels on n’adhère pas, ce à quoi on veut s’opposer en tant qu’individu ou organisation.

Une approche créative et collective pour reprendre en main son rapport au futur

L’approche du design fiction construit des scénarios, comme la prospective. On y adopte un parti-pris qui va, volontairement ou involontairement, nous pousser à choisir, et donc aussi à renoncer. Mais deux remarques nuancent ce point : d’abord, face à l’abondance de futurs possibles, la perte peut sembler acceptable, voire même nécessaire pour être traitée par nos imaginaires. Ensuite, le design fiction cherche aussi à capturer les angles morts, et ainsi à faire revenir sur le devant de la scène des combinaisons de futur susceptibles d’être omises.

Cette démarche a d’autres atouts : la posture est de proposer, à l’heure où il est plus facile de déconstruire que de concevoir. Cet apport est fondamental pour stimuler les imaginaires et libérer les capacités créatives de tou·te·s. Et c’est parce que le public dispose d’une vision possible du futur, d’une “pièce à casser”, qu’il est plus facile pour chacun de se positionner. En effet, l’objectif ultime de la démarche est d’amorcer une réflexion collective sur la vision du futur qu’une organisation souhaite porter, et quel impact immédiat cette vision aura dans le présent.

Cette approche est également riche car elle permet de faire collaborer une palette assez large d’intervenant·e·s : chercheurs, anthropologues, experts pour éclairer des problématiques, auteurs, créatifs, artistes pour donner vie aux artefacts ou formaliser les travaux, designers, facilitateurs pour accompagner la réflexion des équipes, … Cette diversité favorise les échanges, stimule l’interdisciplinarité, et multiplie les possibilités créatives.

le design fiction cherche aussi à capturer les angles morts, et ainsi à faire revenir sur le devant de la scène des combinaisons de futur susceptibles d’être omises.

En conclusion

Le design fiction est finalement un outil de démocratisation de la réflexion sur les futurs possibles, dans leur mise en débat mais aussi dans leur conception. Les champs d’application possibles sont immenses, en réponse à la nécessité de créer de nouveaux récits dans des domaines tout aussi variés que notre projet environnemental en tant que société, la vie à l’échelle d’une ville, le rapport à l’école, les métiers de demain, la stratégie d’une entreprise,… C’est en tout cas une occasion unique de reprendre la main sur son rapport au futur de manière collective.

Noémie Aubron est la créatrice de la newsletter La Mutante. Elle y explore les futurs possibles sous forme de récits fictionnels. Cette projection du temps long alimente tous les projets d’innovation qu’elle accompagne dans leur conception et leur lancement.

Pamela Bellier s’intéresse à la prospective sous l’angle de l’écologie et de la RSE. Le design fiction lui sert de levier pour aller au-delà de la compréhension des enjeux, et passer à l’action en scénarisant les futurs les plus résilients possibles.

Matthieu Gioani, designer, consultant innovation et facilitateur, cherche à rendre le futur plus désirable et réjouissant par l’accompagnement de projets innovants dans de nombreux secteurs. Il enseigne à l’Ecole de Design de Nantes et accompagne les projets prospectifs sur les usages et technologies émergentes.

Romain Fenouil ne compte pas seulement sur son nom rigolo pour donner le sourire. Angoissé par le futur, il cherche à en construire un radieux en accompagnant des projets à impact positif dans différents secteurs. Il est convaincu que nous pouvons tou·te·s à notre échelle influencer le futur.

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